Renvoyons dos à dos les éternels pessimistes, Cassandre ou pourfendeurs ultra-écologistes du transport aérien mais aussi les irréalistes qui pourraient penser que les crises et tensions n'affectent pas le trafic aérien et que sa courbe de progression se maintiendra ad vitam aeternam au dessus des 5% par an.
Les chiffres du transport et de l’industrie du ciel pour 2025 et pour ce début 2026 donnent d’abord tort aux premiers : oui, le secteur se porte bien, il continue à se remettre des années Covid (assez vite digérées finalement), le trafic progresse, les commandes et les livraisons sont en hausse. Même Boeing semble peu à peu sortir de ses années de plomb liées aux difficultés - c’est un euphémisme - du 737 MAX et du 787. Quant à Airbus, un temps victime de son succès avec une organisation industrielle sous forte tension, il retrouve des marges de manœuvre que l’ouverture récente d’une nouvelle chaîne de production à Toulouse Blagnac devrait encore amplifier. En attendant de s’attaquer au vif du sujet des prochaines décennies à savoir la succession de la gamme best-seller A320 qui donnera sans doute lieu à un nouveau bras de fer délicat entre Français et Allemands. Mais nous n’en sommes pas encore là. Ne gâchons pas le plaisir du leadership aéronautique européen réaffirmé.
Pour autant, les chiffres de ces derniers mois ne montent pas jusqu’au ciel. Car le monde dans lequel nous sommes entrés ces dernières années, fait de montée des risques et des incertitudes géopolitiques, de la guerre russo-ukrainienne aux tensions entre les Etats-Unis et la Chine, n’est pas, selon l’expression anglo-saxonne, « un lit de roses » pour le transport aérien. Le conflit soudain déclenché par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran et le Liban, et ses conséquences sur le commerce mondial ainsi que sur l’attractivité du Moyen-Orient, terre d’un acteur aussi important que la compagnie Emirates ainsi que ses voisines, n’a pas été sans incidence sur le trafic.
Pour peu que de telles situations se reproduisent régulièrement et le rêve de voir le transport aérien rattraper ses tendances de long terme et sa courbe de progression historique aura du plomb dans l’aile. Le trafic a prouvé tout au long de ces dernières décennies qu’il avait la capacité d’absorber des chocs, même aussi violents que les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. De là à pouvoir en encaisser plusieurs d’affilée à un rythme soutenu, il y a un pas que les prévisionnistes ne se hasardent pas à franchir.
Ces incertitudes liées à la nouvelle violence de la géopolitique mondiale, attisée par Washington, Moscou et Pékin, ont une conséquence inattendue. Pendant longtemps, la compétition entre Airbus et Boeing, entre Européens et Américains, tout en ayant forcément des relents politiques, se faisaient en grande partie sur des choix techniques, commerciaux et financiers. In fine, les compagnies aériennes choisissaient les appareils qui leur convenaient le mieux dans le cadre d’une équation technique et économique donnée. Mais Donald Trump, en politisant à outrance la politique commerciale américaine à grands coups de taxes douanières, a bouleversé la donne.
Désormais, Washington milite fortement pour l’achat de Boeing par ses partenaires qui se voient contraints de plaire au maître de la Maison-Blanche… ou de prendre le risque de le mécontenter. Et voilà les commandes de l’avionneur américain soumises aux initiatives et coups de pression du Département d’État. On l’a vu en 2025 au Moyen-Orient… qui pourrait agir fort différemment désormais après l’attaque surprise de l’Oncle Sam contre l’Iran et son soutien à l’offensive d’Israël au Liban. On l’a aussi remarqué récemment en Chine où Pékin n’a commandé que du bout des lèvres des appareils civils américains alors que l’on s’attendait à une méga-commande diplomatique. Alors que pendant ce temps, Airbus évite de surjouer le côté politique pro-européen – qui n’a, avouons-le, jamais vraiment eu le vent en poupe – et table avant tout sur la qualité avérée des appareils de sa gamme.
A l’heure où Boeing commence à effacer ses déboires techniques et peut remettre en avant les atouts de ses différents modèles, le moindre mal que l’on pourrait souhaiter à l’avionneur de Chicago et Seattle serait de réussir à se défaire de cette image politique, de la « firme de Trump », pour représenter surtout une alternative solide et crédible à son rival européen, sans arrière-pensées diplomatiques. Celles-ci font rarement bon ménage, sauf peut-être dans les matériels militaires dont les avions de combat en raison de leurs visées essentiellement stratégiques, avec une saine dynamique commerciale.
Pierre Orlan
Data et graphes 2026
L’ensemble des graphes mensuels de l’année 2026 est disponible ci-dessous un fichier PDF téléchargeable.
Lettre_TBM_data_aviation_civile_7856a34262.pdf