Le métier d’architecte maitre d’œuvre est aussi vieux que toute entreprise qui doit associer différents corps de métier pour réaliser un travail fixé et payé par le maître d’ouvrage.
Le système de systèmes, terme apparu récemment, recouvre un concept également assez ancien dans le domaine tactique militaire : par exemple, l’emploi du canon de 75 mm a évolué au début de la Première Guerre mondiale pour aboutir à une coordination avec l’infanterie, infanterie et artillerie constituant ainsi un système de systèmes (à ce système, on ajoutera vers la fin de la guerre l’emploi coordonné des chars). Cette mutation s’est accompagnée d’une évolution de la ligne de commandement : notamment l’artillerie de contrebatterie, précédemment en réserve au niveau du corps d’armée, sera déléguée pour partie au niveau de la division ; on laisse le lecteur imaginer toutes les implications que cela a pu avoir en matière d’organisation, de coordination et de transmission.
Un système de systèmes est relativement structurant au plan opérationnel.
L’exemple le plus emblématique de système de systèmes du XXème siècle reste en France celui de la construction de la Force Océanique Stratégique.
Il ne s’agissait pas seulement de construire des sous-marins à propulsion nucléaire constituant une base de lancement de missiles (en soi déjà un système de systèmes) mais tout un ensemble avec ses moyens spécifiques, la base de l’Ile Longue, ses moyens de communications longue portée, les bombes ainsi que les moyens de maintenance, le tout avec l’objectif de maintenir au moins un sous-marin à la mer. Ceci s’est fait grâce à la mise en place de l’organisation Cœlacanthe avec son volet technique (le maitre d’œuvre principal Cœlacanthe) et son volet opérationnel (l’amiral Cœlacanthe).
Cette organisation [1] a montré sa capacité à arbitrer et à gérer en boucle courte les interfaces du système de systèmes et de ses acteurs ; notons qu’elle a fonctionné dans un environnement propice - étatique, industriel et quasi militaire - qui n’existe plus aujourd’hui.

Études marines, ISSN 1292-5497, octobre 2016
Nous n’avons pas d’exemple pour le moment de système de systèmes construit en coopération.
La culture grand programme n’est pas si répandue en Europe ; peu de pays européens ont, depuis la Deuxième guerre mondiale, mené des grands programmes industriels étatiques.
Dans le civil, la construction européenne a conduit à ce que des programmes qui pouvaient autrefois être étatiques[2] sont devenus des programmes d’industriels privés ; aucun État n’en assure en particulier la totalité de la maitrise d’ouvrage. Dans le meilleur des cas cela donne la réussite d’Airbus, dans le pire cela conduit à la situation d’Ariane avec des décisions prises en comité européen et une mobilité stratégique voisine de zéro.
Dans le militaire, les programmes en coopération ont conduit à des réussites et montages industriels variés. L’idée de coopérer sur un système de systèmes est cependant récente, à ce stade elle peut être vue comme un moyen, une facilité politique destinée à mieux vendre le retour industriel et le partage tout en prétendant préserver les prérogatives du partenaire le plus fort sur le cœur du système.
Il est cependant loin d’être certain que tous les efforts nécessaires au pilotage d’un tel programme aient été pris en compte par les politiques qui en sont à l’initiative.
Si un programme est une partie de poker menteur, un programme en coopération l’est à une puissance deux. Qui a vécu des réunions d’avancement de programme, sait que tout le jeu consiste à connaitre les retards et difficultés de ses partenaires et, dès lors, à attendre que l’autre craque, annonce ses difficultés et retards avant que l’on ait à le faire soi-même. On comprend que sans une maitrise forte, un tel programme a peu de chance d’arriver à terme dans les conditions de délai et de coûts.

Quel est le rôle d’un architecte maitre d’œuvre industriel ?
Le MOI doit être une interface unique vis-à-vis du maitre d’ouvrage. Si sur le plan du programme il gère délais et coûts, au plan technique, il gère un certain nombre de « devis » :
- Devis de masse donc allocation des enveloppes de masse des différents équipements
- Équilibre statique et dynamique de la plateforme
- Allocation des emplacements et espaces aux équipements
- Devis d’énergie et allocation de celle-ci aux équipements selon les différents types de mission de la plateforme
- Autonomie ce qui résulte de ce qui précède c’est-à-dire : espace alloué au carburant et gestion de l’énergie en fonction du type de mission
- Intégration des armements et équipements et allocation de certains types de performances aux équipements (ex : les vibrations de la plateforme versus ce que devra absorber un viseur ou un capteur)
- Devis du refroidissement des équipements
- Etc.
Dans le cas d’un système basé sur une plateforme, le plate-formiste, outre son rôle propre, reste le mieux à même de réaliser ces tâches ; l’idée, évoquée par certains à une époque, que l’électronicien / informaticien pouvait devenir le MOI ne s’est jamais réalisée concernant les avions ou d’autres plates-formes militaires.
En revanche, dans le domaine de l’armement, l’architecture de communication a pris une très grande importance (ex : le programme FELIN réalisé par Safran E&D et qui comme son nom l’indique est basé sur des « équipements et liaisons intégrés »).
Le plate-formiste a besoin pour jouer le rôle d’AMOI d’une autorité forte, basée sur ses compétences propres, mais aussi basée sur celle qui lui est transmise par le client. Ceci suppose un client ayant une autorité forte notamment dans un programme en coopération.
Nota
[1] Cette double organisation n’est pas sans rappeler l’organisation du projet Manhattan : avec Otto Oppenheimer à la tête de la partie scientifique et technique et le général Groves pour la partie militaire.
[2] À une époque, l’État français était le premier client des prototypes d’avions commerciaux civils.